Six pothos, deux spathiphyllums, un dragonnier, une fougère de Boston. C’est le bilan d’une opération “purification d’air” menée dans les règles de l’art, étiquettes “dépolluante” à l’appui, jardinerie après jardinerie. Derrière chaque achat : une conviction solide, bâtie sur des années de partages sur les réseaux, de magazines déco et d’une étude que tout le monde cite. Mais cette étude, en la lisant vraiment, elle raconte autre chose que ce qu’on vous a vendu.
À retenir
- L’étude NASA existe, mais ses résultats proviennent de chambres hermétiques minuscules, pas d’appartements réels
- Les chiffres que personne ne mentionne : il faudrait entre 100 et 1 000 plantes pour rivaliser avec… une fenêtre ouverte une heure par jour
- L’ADEME a tranché en 2011 : l’argument « plantes dépolluantes » n’est pas validé scientifiquement
L’étude NASA : ce qu’elle dit vraiment
En 1989, la NASA publie une étude indiquant que certaines plantes d’intérieur éliminent des polluants atmosphériques spécifiques en laboratoire. Le chercheur Bill Wolverton y identifie notamment des espèces capables de réduire la présence de formaldéhyde, de benzène et de trichloréthylène dans l’air. La liste circule depuis. Spathiphyllum, dracaena, pothos, fougère de Boston : ces noms sont devenus des arguments de vente. Le problème n’est pas dans les résultats de l’étude. Il est dans ce qu’on a omis de préciser en les diffusant.
Les conditions expérimentales de la NASA n’ont rien à voir avec nos salons. Les plantes étaient placées dans des chambres hermétiques de quelques mètres cubes seulement. L’air y était saturé en polluants. Aucun renouvellement d’air. Aucune circulation. le protocole ressemblait davantage à un scaphandre spatial qu’à un appartement haussmannien. C’était d’ailleurs l’objectif initial : trouver des solutions pour purifier l’air dans des capsules spatiales confinées. Nos maisons sont loin, très loin, de ressembler à des stations spatiales. Elles sont beaucoup plus grosses, et elles ne sont pas parfaitement hermétiques : il y a des portes, fenêtres, de nombreux courants d’air, des fuites qui permettent des échanges d’air avec l’extérieur.
Les chiffres qu’on ne vous dit jamais
Passons à l’arithmétique. D’après les travaux de recherches du Dr Wolverton et John R. Girman de l’Environmental Protection Agency, il faudrait 680 plantes pour purifier l’atmosphère d’une maison standard de 139 m². Soit l’équivalent d’une forêt tropicale entassée dans votre trois-pièces. Dans les expériences de Wolverton, chaque plante purifie en moyenne 0,5 m³ d’air. Pour obtenir un bon rendement dans une maison standard de 340 m³ d’air, on arrive donc à 680 plantes.
Dans un petit bureau, il faudrait entre 100 et 1 000 plantes pour que l’impact sur la qualité de l’air soit aussi efficace que le simple fait d’aérer une fois par heure. Une heure. Une fenêtre. Voilà ce qui rivalise avec un appartement transformé en serre. Une plante avec un indice d’efficacité de 9/10, soit le meilleur résultat obtenu par Wolverton, aurait un taux d’extraction de 0,096 unité de masse de polluant à l’heure. Une ventilation adéquate serait donc 2,6 fois plus efficace qu’une plante.
La première étude menée en conditions réelles, et non en laboratoire, est encore plus instructive. Le bureau d’étude Inddigo a lancé la première étude sur l’effet dépolluant des plantes en pot sur l’air intérieur de bureau, réalisée en situation réelle. De 2010 à 2011, l’agence de Toulouse a été aménagée pour moitié d’un ensemble de plantes sélectionnées pour leur efficacité supposée. Les concentrations en polluants ont été suivies, en les comparant aux bureaux non équipés. 8 bureaux sur 16 ont accueilli 54 plantes au total. Le verdict ? Les conclusions de cette recherche laissent entrevoir que la présence de plantes en pot dans les conditions normales d’occupation de bureaux n’a aucun effet significatif sur la pollution de l’air intérieur. Le nombre de plantes utilisées et les espèces choisies parmi les plus efficaces d’après les tests NASA laissent à penser que les plantes en pot, sans système complémentaire, ne constituent pas une solution adaptée.
En 2011, la France a même tranché officiellement. L’ADEME a rendu son avis : l’argument “plantes dépolluantes” n’est pas validé scientifiquement au regard des niveaux de pollution généralement rencontrés dans les habitations et des nouvelles connaissances scientifiques dans le domaine. Cet avis existe depuis plus de dix ans. Il n’a pas empêché les jardineries de continuer à apposer des étiquettes “dépolluante” sur leurs pots.
Ce que les plantes font vraiment (et c’est déjà pas mal)
Tout cela ne signifie pas que vos plantes sont inutiles. Il faut juste arrêter de leur demander ce qu’elles ne peuvent pas faire. La science a aussi mis en avant le rôle des micro-organismes du substrat : ce n’est pas la plante elle-même, mais la vie qui grouille autour de ses racines qui dégrade certains polluants. Un mécanisme réel, documenté, mais qui fonctionne à une échelle sans rapport avec le volume d’air d’une pièce ouverte.
Les bénéfices prouvés des plantes d’intérieur sont ailleurs. Une étude menée en 2008 auprès de 385 employés de bureau norvégiens a mesuré la productivité, l’absentéisme et le niveau de stress ressenti par chaque sujet. La présence des plantes était positivement reliée à la productivité. Les chercheurs ont également constaté que plus il y avait de plantes, moins il y avait d’arrêts maladie. Le bien-être psychologique, l’effet apaisant du végétal, la régulation légère de l’humidité ambiante : voilà ce que vos plantes font concrètement pour vous.
La présence de soucoupes et de réservoirs à eau participe à l’humidité ambiante, mais des moisissures peuvent coloniser le terreau et se retrouver dans l’air ou contaminer des surfaces du logement. Trop de plantes dans un espace mal ventilé peut donc, paradoxalement, dégrader la qualité de l’air qu’elles étaient censées améliorer.
Ce qui fonctionne vraiment contre les polluants intérieurs
Les spécialistes de l’EPA sont clairs : le choix de matériaux sains, un bon entretien des systèmes de ventilation et une aération régulière demeurent les meilleurs moyens d’assainir l’air des bâtiments. Réduire les sources à l’origine, pas traiter les symptômes avec des pots en céramique. Les scientifiques recommandent d’éviter les polluants à leur source : ne pas fumer à l’intérieur, faire bien entretenir les chaudières et chauffe-eau, choisir les matériaux de construction, de décoration et les produits d’entretien en fonction de leur émission de polluants.
Une piste concrète et sous-estimée : les dispositifs “dynamiques”, basés sur le passage forcé de l’air pollué à travers le substrat des plantes, semblent les plus prometteurs. Des murs végétaux couplés à une ventilation active, utilisés dans certains bâtiments tertiaires, obtiennent des résultats mesurables. C’est le principe opposé de la plante posée dans un coin : au lieu d’attendre que l’air vienne à la plante, on force l’air à traverser les racines. La technologie existe, elle progresse. Mais elle n’a pas grand-chose à voir avec le spathiphyllum en pot acheté 18 euros sur une promo Instagram.
Vos plantes méritent leur place dans votre salon, pour les bonnes raisons. Elles n’ont jamais eu besoin du mythe NASA pour justifier leur présence.
Source : sciencepost.fr