Sous la soucoupe, une masse sombre grouillait dès qu’un peu de lumière filtrait entre les pieds du pot. Pas des limaces, pas des cloportes : des perce-oreilles, aussi appelés forficules, tapis là depuis des semaines. Le mystère des jeunes pousses de bégonias grignotées chaque nuit venait de trouver son coupable.
Ce réflexe de fuir la lumière n’a rien d’étonnant chez cet insecte. Généralement considéré comme un auxiliaire du jardinier, le perce-oreille est un insecte lucifuge qui se terre le jour dans les crevasses du sol, sous les écorces de bois mort ou encore sous les pots de fleur, avant de s’activer la nuit pour partir à la recherche de nourriture. La soucoupe d’un bégonia, humide, sombre et parfaitement abritée, coche toutes les cases de son cahier des charges pour passer la journée tranquille.
À retenir
- Un insecte nocturne se cache sous votre pot et grigote les pousses tendres chaque nuit depuis l’automne
- L’automne marque le début de la reproduction : les femelles recherchent exactement le type d’abri que votre soucoupe offre
- Cet auxiliaire du jardin devient problématique seulement en hiver quand la nourriture manque et les populations explosent
Pourquoi l’automne coïncide avec l’invasion
Le calendrier n’est pas un hasard. La femelle pond ses œufs, une trentaine en règle générale, au début de l’automne dans un terrier qu’elle creuse, puis s’occupe activement de ses œufs jusqu’à l’éclosion en les léchant sans répit pour les protéger de l’humidité ambiante. Un pot de bégonia posé sur une terrasse ou un balcon offre exactement ce terrier de substitution : une cavité fraîche, protégée, à quelques centimètres de la terre et des racines. La femelle s’y installe, ses œufs éclosent, et toute une colonie miniature se retrouve à portée de becquée des jeunes pousses les plus tendres.
La saison joue aussi contre les plantes. Pendant l’hiver, la plupart des mâles meurent alors que les femelles survivent, et les jeunes adultes ne sortent de leur terrier que vers le mois de juillet. Entre l’automne et le printemps, c’est donc une population essentiellement composée de femelles et de larves qui vit collée aux pots, avec un besoin constant de nourriture facilement accessible. Les bégonias, avec leurs pousses gorgées d’eau et peu fibreuses, deviennent une cible de choix quand les proies habituelles (pucerons, petites larves) se font rares.
Un insecte à double visage
Le perce-oreille n’est pas un ravageur au sens strict. Au contraire, il rend service la majeure partie de l’année. Il est surtout très utile pendant la période où il vit à l’air libre, de juin à octobre, durant laquelle il dévore de nombreux insectes nuisibles, se nourrissant aussi de champignons, d’algues et parfois de jeunes pousses des arbres. Le problème apparaît quand la population explose ou que la nourriture animale manque : l’insecte bascule alors sur un régime plus végétal, et les jeunes pousses en paient le prix.
Le comportement social de l’espèce explique aussi pourquoi les dégâts semblent se concentrer toujours au même endroit. Lorsqu’ils trouvent une bonne cachette, les perce-oreilles y laissent une phéromone qui les incite à y revenir et attire aussi d’autres perce-oreilles, si bien que plus l’abri reste en place, plus il attirera des habitants. Une soucoupe jamais déplacée devient donc, semaine après semaine, un véritable dortoir collectif, ce qui explique la disparition régulière et localisée des pousses de bégonias plutôt qu’une attaque diffuse sur toute la terrasse.
À l’intérieur des maisons, le schéma se répète à l’identique sur les plantes en pot. Une fois à l’intérieur d’une maison, les perce-oreilles peuvent également se nourrir de plantes d’intérieur, et on les trouve généralement dans les plantes en pot, dans la soucoupe qui sert à recueillir l’eau. Ce n’est donc pas un hasard si tant de jardiniers découvrent la même scène en soulevant leurs coupelles, qu’il s’agisse d’un balcon ou d’un salon.
Que faire sans déclarer la guerre totale
La première étape, la plus simple, consiste à nettoyer la cachette découverte. Il est conseillé de retirer la plante et de la secouer à l’extérieur, puis de sécher la soucoupe et d’inspecter la terre pour voir s’il n’y a pas d’œufs à l’intérieur. Un coup d’éponge sec sur la soucoupe et une vérification rapide du terreau suffisent généralement à déloger la colonie sans abîmer les racines du bégonia.
Plutôt que d’exterminer, mieux vaut détourner. La technique du piège-abri fonctionne remarquablement bien, et elle a l’avantage de préserver l’insecte pour ses services rendus ailleurs au jardin. Il suffit de placer un pot en terre cuite rempli de paille, retourné au sol, pour que les perce-oreilles s’y cachent la nuit, ce qui permet de les déplacer ailleurs facilement. Un rouleau de carton ondulé fonctionne selon le même principe : on découpe un morceau de carton ondulé, on le roule sur lui-même, puis on le fixe avec un fil de fer pour qu’il garde sa forme. Posé près du pot de bégonias, ce piège capte la colonie en une nuit ou deux ; il suffit ensuite de le transporter à bonne distance, vers un massif où sa présence sera bienvenue contre les pucerons.
Reste la question de l’humidité, souvent le vrai facteur déclenchant. Les perce-oreilles recherchent constamment des zones fraîches et humides pour survivre, et leur présence indique souvent un excès d’humidité. Un pot systématiquement gorgé d’eau dans sa soucoupe, sans billes d’argile pour drainer l’excédent, entretient exactement les conditions qui les attirent. Vider la soucoupe après chaque arrosage, plutôt que de laisser l’eau stagner en permanence, réduit déjà une bonne partie de l’attractivité du pot.
Le détail qui change tout, une fois qu’on l’a repéré : les perce-oreilles ne s’attaquent presque jamais aux tiges déjà lignifiées ou aux feuilles matures d’un bégonia, seulement aux pousses les plus jeunes et les plus gorgées d’eau. Un pied bien établi, avec des tiges déjà épaissies, traverse généralement l’automne sans dommage visible, même en hébergeant une colonie complète sous sa soucoupe.
Sources : gerbeaud.com | rootsum.fr